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Très cher Parrain,
Ce matin, tu as 68 ans. Si l'on m'avait dit dans les années 70 que tu inscrirais un tel chiffre au compteur, je ne l'aurais jamais cru. Je suis sûr que toi non plus d'ailleurs. Mais tu es toujours là et j'en suis heureux.
En 1973, j'ai eu ma première guitare électrique pour mes douze ans. Je suis parti un après-midi aux Nouvelles Galleries, avec l'intention de m'acheter un disque pour pouvoir jouer avec des pros, dans ma chambre. Je suis resté des heures devant les pochettes en rayon... Et j'ai choisi le premier album de ton groupe, sorti en 1964, parce qu'il y avait Carol de Chuck Berry et que les riffs de Chuck étaient les seuls que je connaissais à ce moment là. Lorsque je suis rentré à la maison, je n'en revenais pas de ce tissage enchevêtré de guitares chamarrées que vous déssiniez sans relâche, ton complice Brian et toi. Mais je compris vite aussi que celui qui jouait comme personne, c'était toi. Et moi, à douze ans, je ne voulais pas jouer de la guitare: je voulais jouer de la guitare comme toi.
Tu es bien placé pour savoir qu'avec le temps, les musiciens deviennent parfois cyniques, blasés et même assez cons dans certains cas. Aussi, à partir d'un certain niveau technique, est-il de bon ton de te renier, de trouver que tu n'es "pas précis", que tu es "très limité", etc.
Moi, je te trouve aussi fort que lorsque j'avais douze ans. Parce que tu as quelque chose que les robots ne comprendront jamais: tu as la grâce des anges. Et tu sais donc de droit divin que la musique n'est pas une succession de notes correctement alignées les unes derrière les autres. Elle est bien autre chose.
Quelque chose que j'entends toujours lorsque tu joues.
Je te promets, pour ton anniversaire, de jouer le riff de Tumbling Dice pendant au moins trente minutes, comme tu le fais toi-même parfois. Entre nous, vieux filou, ce n'est pas une grosse corvée !
Très cher Parrain, je voulais te dire que je suis très fier de t'avoir choisi, toi, quand j'étais un petit garçon.
Tu ne m'as pas déçu.
J'espère qu'un jour on jouera tous les deux du Robert Johnson sur une terrasse ombragée, près d'un verre de Jack Daniel's. J'ai confiance : si ce n'est pas dans ce monde, ce sera dans le prochain.
Je te souhaite un très heureux anniversaire.
Ton élève à jamais reconnaissant,
Ralph.